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Réflexion sur les Chroniques de Max Kohn [1]

Un psychanalyste sur le divan

Une chronique n’est pas un compte-rendu, elle fait s’interroger le lecteur sur le rapport au temps, son rythme et donc la musicalité de l’écriture. En latin, chronicus trouve son origine dans le grec khronikos dérivé dekhronos. Le propos de ce dernier n’est pas d’indiquer la date, mais de maintenir un rythme et ses variantes. Les chroniques naissent de la rencontre de deux hommes, Max Kohn et Claude Hampel2, appartenant à deux générations différentes, mais avec la même conscience et le même souci de maintenir le yiddish ouvert sur la vie3. Claude Hampel avait créé en 1996 les Yiddishe Heften4, dernier journal dans cette langue en Europe, permettant de conserver une presse yiddish à Paris après la fermeture du Undzer vort5. La fermeture d’un journal en yiddish impose la réouverture d’un autre pour que la langue ne disparaisse pas, ni les lecteurs.

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Hibakusha[1]

Ou quand l’homme ordonna à la nature de dévaster les hommes.

Le mot hibakusha désigne les survivants des effets destructeurs des deux bombes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki. Les Archives nationales accueillent actuellement à Pierrefitte-sur-Seine trois cents dessins de survivants qui ont été réalisés à partir de 1974, quand la chaine télévisée NHK lance un appel à témoin dans tout le Japon: ce sont les témoins qui parlent. Que veut dire accueillir ces dessins au cœur d’une structure historique, telle que les Archives nationales, et en France, c’est à dire au cœur de l’Europe où a été pensée et réalisée le crime contre l’humanité la Shoah? L’importance de cet évènement comporte aussi une réflexion sur la documentation: il s’agit bien d’un accueil de la documentation et non pas une classification du matériel. En effet, les trois cents dessins sortent de « l’ordinaire » structure des archives. Si le dessin est aussi une écriture, il désigne quelque chose de l’ordre de l’impératif: disegnare veut dire en latin désigner – regarder! Les archives prennent soin d’un matériel qui touche l’humain, la vie: les dessins sont un matériel vivant, on ne peut pas les classer, on ne doit pas les classer, sans quoi ils ne pourront plus désigner.

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Claudio Magris: Classé sans suite [1]

Un coup de tampon sur un dossier si vaste, complexe, sans solution aucune. Donc classé définitivement ?

 

Claudio Magris est un écrivain européen attentif à l’inconscient, qu’il soit du sujet ou bien du collectif. Dans son dernier roman, cette conscience est palpable à chaque ligne. Classé sans suite est un livre qui se veut écrit en italien mais qui contient une multitude de langues chères à Magris. Celles qui traversaient l’ancien Empire Austro-hongrois. En effet, je n’ai pas eu la sensation de lire un livre uniquement en italien, mais un livre où l’italien est traversé par l’allemand, le croate, le tchèque, et le yiddish. Mais qu’est-ce que Classé sans suite ?

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[1] Claudio Magris, Classé sans suite, Editions Gallimard 2017, traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau

La philologie en tant que résistance

Leone Ginzburg est né à Odessa en 1909 d’une famille juive libérale où les langues comptent.
Le père, grand marchand international, est sûrement porteur non seulement de la langue russe mais aussi d’un yiddish vivant et florissant, dans une Odessa bouillonnante où le théâtre yiddish est transporté par la nouvelle magie du cinéma muet. La mère s’exprime en cinq langues dont le français et l’italien, langue transmise par la gouvernante italienne, amie de Ada Segre, cousine de Mario Segre, un intellectuel juif italien.

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L’Italie et la Shoah

Représentations, usages politiques et mémoire[1]

Le livre que je présente aujourd’hui est une œuvre collective basée sur l’analyse historique, politique et pédagogique de la construction de la mémoire du collectif après la Shoah en Italie.

Parler et analyser la Shoah en Italie à partir des nouveaux travaux datés de l’historiographie des années 90 présume une posture historique et mnésique qui demande à sortir d’une ambigüité qui a fait que, pendant de longues décennies, la mémoire italienne s’est exprimée autour d’un positionnement entre fascisme, anti fascisme, collaboration et résistance.

[1] Revue d’Histoire de la Shoah n° 206, mars 2017, éditions Mémorial de la Shoah,  Paris

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Trieste

Lorsqu’ Yvette Métral m’a proposé il y a quelques mois d’écrire sur Trieste son monde littéraire, comment il y est né et comment il y a transité et vécu, il m’est apparu essentiel d’observer dans un premier temps le tracé des liens historiques qui relient Tergeste- l’ancien nom de Trieste- au rêve d’une femme. C’est pourquoi le titre Trieste et une femme m’a semblé être le plus juste. Or, ce titre est aussi celui du recueil poétique qu’Umberto Saba a écrit entre 1910 et 1912. Pour le poète, il s’agit de parler du rapport entre sa ville et sa femme, et du regard qu’il porte sur cette dernière, la tant aimée Lina.

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Devenir

Je suis née en Italie, le 25 mars 1959, dans une petite ville du Piémont, Vercelli, nommée, dans la Divine Comédie, chant XXIIIème de l’Enfer, pour avoir donné naissance à Pier da Medicina. J’ai grandi à Baveno, sur le Lac Majeur où j’ai appris l’histoire de ma famille. C’est le lien de ma mémoire positive.

À quatre ans, j’ai appris à lire et écrire en caractères carrés et à regarder le monde avec des yeux d’enfant ; c’est-à-dire à tout voir. J’ai été inscrite à l’école primaire de Vercelli. C’était ma première séparation de l’espace aimé : le Lac.

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LE PASSEUR

Pendant mes années de travail à l’O.S.E1, j’ai rencontré des hommes et des femmes qui étaient les témoins d’un monde disparu. À travers leurs récits, j’ai entendu leurs voix d’enfants et leurs voix d’adultes. Parmi ces témoins, Fanny Vinograde introduit directement une réflexion sur le passeur. Son témoignage, bien vivant dans ma mémoire, me permet de me relier au travail de réflexion de Jacques Hassoun et de Max Kohn sur le sujet du passeur de mémoire.

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Effondrement du maternant d’une langue, une expérience clinique

L’histoire du cas clinique que je vais présenter voit le jour en 2008 dans mon cabinet où je reçois Mme G., qui m’a été adressée par le service de Médecine et Mémoire de l’hôpital Broca.

Mme G. présente, nonobstant les résultats négatifs des tests de mémoire habituels sur une base cognitive et à l’IRM, des symptômes semblables à ceux d’une maladie neuro-dégénérative, c’est-à-dire des confusions linguistiques, des pertes spatio-temporelles, ainsi qu’une forte angoisse. Aucune trace de lésion cérébrale n’est décelée. J’avais déjà rencontré ce type de profil clinique dans mon travail en institution, à l’O.S.E, notamment au Centre de jour Edith Kremsdorf, centre pilote en France pour la maladie d’Alzheimer.

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Les enfants de la nuit

Le 15 décembre 2014 a eu lieu à Paris, au cinéma Grand Action, la projection du film documentaire Les Enfants de la nuit, de François Levy-Kuntz et Franck Eskenazi. Le film est construit à travers six témoignages, trois hommes et trois femmes. Pour la première fois, la première génération d’enfants de rescapés fait entendre sa parole. Ils savent qu’ils sont nés ailleurs : sur la Nuit. Ils ont appris à marcher, à tâtonner sur elle. Max Kohn est l’un des six témoins. Il n’est pas venu seul. Il nous présente l’album de sa famille qui a été fait par sa mère. Kohn apparaît en petit enfant triomphant dans sa poussette. Les photos tiennent par des bouts de sparadrap. Il le souligne dans son témoignage : « Il faut que ça tienne ».

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